Que faire quand on n’y croit plus ?
Pour que l’agnosticisme religieux soit pensé philosophiquement, il faut commencer par le caractériser grâce à une définition, une histoire généalogique et une comparaison avec la croyance religieuse et l’athéisme. Ensuite, cette attitude ou cet état d’esprit agnostique doit être évalué quant à sa rationalité, sa possible place dans l’existence et sa valeur. Professeur de métaphysique à l’Université de Leeds, Robin Le Poidevin réussit le tour de force d’aborder l’ensemble de ces thèmes en un court livre plutôt accessible : Ne pas croire : essai sur l’agnosticisme , paru aux éditions Eliott en 2022 et dont l'édition originale anglaise date de 2010.
Comme l’indique le titre français choisi pour la traduction de cet ouvrage, l’agnosticisme consiste fondamentalement à ne pas croire en un double sens : ne pas croire que Dieu existe mais aussi ne pas croire qu’il n’existe pas. Croire s’entend ici au sens d’un état ou d’une disposition consistant à tenir pour vrai un contenu de pensée, et pour l’agnosticisme religieux, ce contenu est soit religieux, soit athée. Ainsi, si une personne croit qu’elle aura une forme de vie après la mort, elle tient pour vrai, par anticipation, que sa vie ne s’arrêtera pas à son décès dans ce monde.
Il existe une version faible de l’agnosticisme qui est un aveu d’ignorance de fait et une version forte qui repose sur l’affirmation selon laquelle il n’est pas possible de croire en un sens ou un autre, par exemple parce que les données disponibles ne suffiront jamais à faire pencher la balance en faveur ou en défaveur de l’existence de Dieu. Cette caractérisation conceptuelle de l’agnosticisme est ensuite rapportée à une histoire de l’agnosticisme qui permet de souligner que le scepticisme antique est d’abord une méthode pour produire des doutes en mettant en regard des raisons positives et négatives tandis que l’agnosticisme est l’état d’esprit qui résulte de cette méthode.
L’agnosticisme peut être contesté sur deux fronts : par les croyants comme par les athées. Or, Le Poidevin montre que ce n’est pas sur le terrain de l’argumentation qu’une décision peut être prise car nous faisons face à une forme d’ambiguïté du monde pouvant être associée aussi bien avec l’existence qu’avec l’inexistence d’un Dieu. À cette occasion, sont examinées les différentes raisons de croire comme l’existence d’un ordre et de lois dans l’univers, l’existence d’êtres intelligents et conscients ou l’existence de la conscience morale. Si la cosmologie et les théories de l’évolution peuvent être rendues compatibles avec l’athéisme, des théistes subtiles – par opposition à des créationnistes qui le sont moins – peuvent montrer que leurs croyances religieuses ne sont pas toutes remises en question par le développement des connaissances scientifiques. De même, les expériences religieuses peuvent se comprendre comme une forme d’expérience de Dieu ou comme une illusion. Le match nul entre une conception du monde où règnent des mécanismes aveugles et une conception religieuse plus enchantée n’est pas, pour Le Poidevin, une facilité, mais bien le résultat d’un examen scrupuleux des raisons théoriques proposées en faveur des croyances religieuses et athées.
Une telle approche pourra surprendre le lectorat francophone peu au fait de la philosophie analytique de la religion qui a connu d’importants développements depuis au moins 50 ans. Le chapitre 5 permet de comprendre comment la question de la crédibilité occupe une place centrale dans ce type de réflexion puisqu’il constitue une forme d’introduction à l’épistémologie des croyances religieuses. Il se conclut par la présentation de la pensée de William James : quand l’urgence de la vie l’impose, il est rationnel de choisir à partir de sa vie émotionnelle et affective même si les données ou les arguments ne permettent pas de sortir du doute.
Les deux derniers chapitres de l’ouvrage porte alors sur la dimension pratique de l’agnosticisme. L’auteur y défend une position originale : le fictionnalisme religieux.
Si l’agnosticisme nait de l’égal poids des raisons théoriques en faveur de l’existence et de l’inexistence de Dieu, il n’implique pas nécessairement une vie athée. L’agnosticisme est compatible avec l’athéisme pratique comme avec la vie religieuse d’un agnostique se rapportant aux textes et discours religieux considérés comme étant des fictions. Ce rapprochement avec les fictions n’a rien d’un affaiblissement, car les réponses émotionnelles, cognitives et pratiques aux fictions peuvent être très sérieuses voire indispensables pour affronter la condition humaine et ses vicissitudes. L’agnostique ne dit pas que les religions ne sont que l’œuvre de l’imagination ou qu’elles ne peuvent être vraies par aucun de leurs aspects. S’il l’affirmait, l’agnostique deviendrait alors athée au sens où il croirait que Dieu n’existe pas. L’agnostique peut réellement et authentiquement s’engager dans une vie religieuse en utilisant son discours comme une fiction sérieuse et même vitale, tout en ne sachant pas si ce discours n’est qu’une fiction puisqu’il est possible que Dieu existe et que certains énoncés soient, d’une manière ou d’une autre, vrais ou proches de la vérité. Cette compatibilité de l’agnosticisme avec la vie religieuse tout comme avec la vie athée montre ainsi la valeur de cette attitude qui apprend à assumer son ignorance lors de l’examen des arguments et des modes de vie religieux ou athées.
Cette position originale associant l’agnosticisme et le fictionnalisme pose cependant au moins deux questions.
D’une part, un fictionnalisme complet est-il possible ? Il semble que pour pouvoir s’engager durablement dans une pratique religieuse relative à des textes, une tradition et des pratiques régulées, un minimum d’adhésion à des contenus soit nécessaire et que tout le discours religieux ne puisse être fictionnalisé. Cette adhésion peut être prudente. Elle n’a pas besoin d’une parfaite compréhension de la nature de Dieu ou de ce qui sera vécu après la mort. Reste qu’il faut bien y croire un peu pour ne pas sombrer dans une double pensée absurde comme : je vais totalement disparaitre à ma mort mais il me restera une vie, espérons la merveilleuse, à vivre.
D’autre part, Le Poidevin ne devrait-il pas aussi défendre qu’il existe une forme de nécessité d’adopter une vie religieuse pour justifier l’engagement de l’agnostique adoptant un usage fictionnel et sérieux d’une religion ? Qu’il soit possible d’être agnostique et religieux peut être défendu, mais puisqu’il est possible d’être agnostique et athée, les raisons d’être croyant et pratiquant devraient être renforcées tandis que Le Poidevin ne montre que certains avantages à donner une tournure religieuse à sa vie. En effet, rien ne dit que la vie bonne d’un agnostique ne soit pas mieux réalisée sans religion1.
- Lecture parue sous une première version dans les Archives des sciences sociales des religions. ↩︎