{"id":194,"date":"2025-12-04T06:13:00","date_gmt":"2025-12-04T06:13:00","guid":{"rendered":"https:\/\/aporia.ovh\/?p=194"},"modified":"2025-12-06T10:52:14","modified_gmt":"2025-12-06T10:52:14","slug":"sur-le-sacre-et-limpuissance-a-lutter-contre-le-mal-lire-simone-weil","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/aporia.ovh\/index.php\/2025\/12\/04\/sur-le-sacre-et-limpuissance-a-lutter-contre-le-mal-lire-simone-weil\/","title":{"rendered":"Sur le sacr\u00e9 et l\u2019impuissance \u00e0 lutter contre le mal, lire Simone Weil"},"content":{"rendered":"\n<pre class=\"wp-block-preformatted\">Dans <em>La personne et le sacr\u00e9<\/em>, r\u00e9dig\u00e9 \u00e0 Londres en 1943, la notion de sacr\u00e9 est utilis\u00e9e par Simone Weil dans son sens courant, sans v\u00e9ritable probl\u00e9matisation. Est sacr\u00e9 ce qui m\u00e9rite un respect absolu de par son lien au divin. N\u00e9anmoins, \u00e0 partir de cet usage non travaill\u00e9 de la notion et en cherchant ce qui m\u00e9rite v\u00e9ritablement d\u2019\u00eatre tenu pour sacr\u00e9, Weil nous offre une r\u00e9flexion critique sur la justice, le droit et le mal dont les impasses sont instructives \u00e0 plus d\u2019un titre et justifie une lecture patiente de son opuscule, en lien avec ses deux \u0153uvres les plus connues que sont <em>R\u00e9flexions sur les causes de la libert\u00e9 et de l\u2019oppression sociale<\/em> (1934) et <em>L\u2019enracinement <\/em>(1943).<\/pre>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Pourquoi distinguer personne et sacr\u00e9&nbsp;?<\/h4>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-8f761849 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:100%\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-media-text is-stacked-on-mobile\" style=\"grid-template-columns:20% auto\"><figure class=\"wp-block-media-text__media\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"984\" height=\"995\" src=\"https:\/\/aporia.ovh\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/simone-weil-infancia.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-211 size-full\" srcset=\"https:\/\/aporia.ovh\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/simone-weil-infancia.jpg 984w, https:\/\/aporia.ovh\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/simone-weil-infancia-297x300.jpg 297w, https:\/\/aporia.ovh\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/simone-weil-infancia-768x777.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 984px) 100vw, 984px\" \/><\/figure><div class=\"wp-block-media-text__content\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s le d\u00e9but de son texte, Weil introduit une distinction nette entre personne et sacr\u00e9, ce qui, en premi\u00e8re lecture, para\u00eet un peu surprenant tant cette distinction s\u2019oppose \u00e0 l\u2019id\u00e9e souvent d\u00e9fendue de la sacralit\u00e9, au sens de l\u2019inviolabilit\u00e9, de la personne humaine. En effet, cette sacralisation de la personne est souvent comprise comme l\u2019expression la plus importante de la protection morale et politique contre les pires crimes.<\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En s\u00e9parant personne et sacr\u00e9, Weil n\u2019entend \u00e9videmment pas d\u00e9fendre la possibilit\u00e9 de relativiser les exigences morales li\u00e9es au respect des personnes (au sens habituel ou juridique du terme), c\u2019est tout le contraire. Son texte est une m\u00e9ditation sur la fondation de la morale dans un bien impersonnel dont on devine qu\u2019il est l\u2019amour divin, c\u2019est-\u00e0-dire le dieu amour christique plus que chr\u00e9tien, et encore moins catholique puisque le catholicisme est cette religion qui a bien mal tourn\u00e9e en se faisant romaine et juridique. <em>La personne et le sacr\u00e9<\/em> pose aussi, comme d\u2019autres textes de Weil, la question des moyens d\u2019action examin\u00e9s en fonction de leur conformit\u00e9 avec les id\u00e9aux, valeurs ou fins de l\u2019humanisme que Weil d\u00e9fend.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En g\u00e9n\u00e9ral, la dignit\u00e9 humaine trouve son fondement dans un sujet affirmant son autonomie sous une forme individualiste. C\u2019est la grande erreur des gens de 1789 nous dit Weil. Le sacr\u00e9 de chaque \u00eatre humain se trouve dans la trace que le bien a laiss\u00e9 en lui et qui motive le d\u00e9sir du bien et le refus du mal. Ainsi, chaque \u00eatre humain peut s\u2019indigner de l\u2019injustice et du malheur qui blesse et brise son d\u00e9sir du bien. Est sacr\u00e9e l\u2019image du bien en chaque \u00eatre humain \u2013 <em>imago Dei<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Pourquoi refuser de sacraliser la personne&nbsp;?<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour Weil, la personne est l\u2019individu humain dans sa particularit\u00e9 en tant qu&rsquo;il n\u2019existe qu\u2019en relation avec une communaut\u00e9 particuli\u00e8re. \u00catre une personne consiste donc \u00e0 recevoir un statut particulier en tant qu\u2019individu de tel groupe. Une telle d\u00e9pendance du personnel par rapport au collectif permet de faire droit \u00e0 une analyse sociologique de l\u2019humain. Mais l\u2019approche sociologique ne peut suffire et une r\u00e9flexion philosophique voire th\u00e9ologique permet d\u2019identifier le sacr\u00e9 de l\u2019individu par del\u00e0 sa personne. Or le bien est universel et le d\u00e9sir du bien aussi. Par cons\u00e9quent, se focaliser sur la personne au sens de l\u2019humain dans sa relativit\u00e9 sociale s\u2019accompagne d\u2019une incompr\u00e9hension de l\u2019impersonnel que sont le d\u00e9sir du bien et le bien lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019argument de Weil pour justifier la distinction personne\/sacr\u00e9 est plut\u00f4t confus (p. 26). Pour d\u00e9fendre que le sacr\u00e9 n\u2019est pas dans la personne, elle raisonne par l\u2019absurde. La personne n\u2019est pas l\u2019individu concret mais une caract\u00e9ristique relative et extrins\u00e8que, d\u00e9pendante de la relation \u00e0 un groupe. Par cons\u00e9quent, si la personne \u00e9tait le sacr\u00e9, il faudrait reconna\u00eetre que crever les yeux de quelqu&rsquo;un n\u2019atteindra pas sa personne et donc ne serait pas une atteinte morale \u2013 en admettant que la morale d\u00e9pende de ce qui est sacr\u00e9 dans l\u2019individu. En effet, la relation de l\u2019individu \u00e0 sa communaut\u00e9 reste la m\u00eame que les yeux soient crev\u00e9s ou non. \u00catre une personne ne permet pas de comprendre les interdits moraux et le sacr\u00e9 qu\u2019il faut respecter. C\u2019est l\u2019individu entier qui est sacr\u00e9 et non un aspect personnel ou son statut.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce n\u2019est ni sa personne ni la personne humaine en lui qui est sacr\u00e9e. C\u2019est lui. Lui tout entier. Les bras, les yeux, les pens\u00e9es, tout. Je ne porterais atteinte \u00e0 rien de tout cela sans des scrupules infinis.<sup data-fn=\"b16b0548-eed8-4265-a247-56fd22d168d7\" class=\"fn\"><a href=\"#b16b0548-eed8-4265-a247-56fd22d168d7\" id=\"b16b0548-eed8-4265-a247-56fd22d168d7-link\">1<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais une telle d\u00e9fense est tout aussi absurde que ce qu\u2019elle vise \u00e0 corriger. Dire que tout l\u2019individu est sacr\u00e9 au sens o\u00f9 la moindre partie de son corps l\u2019est implique que couper les ongles d\u2019un autre \u00eatre humain pourrait bien \u00eatre une profanation de sa sacralit\u00e9 exigeant des scrupules infinis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Weil semble avoir conscience de l\u2019absurdit\u00e9 de sa premi\u00e8re d\u00e9fense et la corrige ensuite. C\u2019est en tant que porteur d\u2019un d\u00e9sir du bien que l\u2019individu est sacr\u00e9. Et ce sont les atteintes \u00e0 ce d\u00e9sir qui sont moralement condamnables. Il aurait donc \u00e9t\u00e9 tout aussi justifi\u00e9 de d\u00e9fendre que c\u2019est par son statut moral de participant au bien par son d\u00e9sir qu\u2019un individu est une personne morale ayant une valeur sacr\u00e9e. En refusant d\u2019associer sacr\u00e9 et personne, Weil doit vouloir \u00e9viter que le sacr\u00e9 puisse d\u00e9pendre d\u2019une relation immanente \u00e0 un groupe. Le sacr\u00e9 ne repose pas sur une telle relation mais sur une relation au bien transcendant. Aucun statut accord\u00e9 par un groupe ni aucune appartenance \u00e0 un groupe ne suffirait \u00e0 expliquer la sacralit\u00e9 d\u2019un \u00eatre humain.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Le d\u00e9sir impersonnel du bien<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019expression \u00ab&nbsp;l\u2019impersonnel&nbsp;\u00bb traverse tout le texte et permet de d\u00e9signer aussi bien l\u2019amour divin universel que sa pr\u00e9sence dans chaque \u00eatre humain ainsi que la v\u00e9rit\u00e9 ou la beaut\u00e9 qui n\u2019ont rien de subjectives ou culturelles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le d\u00e9sir qui motive \u00e0 chercher le bien et \u00e0 le r\u00e9aliser se manifeste d\u2019abord dans le cri de protestation face \u00e0 la souffrance injuste. Prendre conscience d\u2019une souffrance injuste \u2013 le mal relevant de l\u2019\u00e9preuve et de la disharmonie, du malheur donc \u2013 permet de comprendre que tout \u00eatre humain aspire au bien face \u00e0 l\u2019injustice.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans <em>L\u2019enracinement<\/em> \u00e9crit \u00e0 peu pr\u00e8s au m\u00eame moment, la pr\u00e9sence de la justice au fond du c\u0153ur de chaque \u00eatre humain permet de refuser une conception scientiste du monde selon laquelle seule la force et la n\u00e9cessit\u00e9 seraient efficientes en ce monde. \u00ab&nbsp;Si la justice est ineffa\u00e7able au c\u0153ur de l\u2019homme, elle a une r\u00e9alit\u00e9 en ce monde. C\u2019est la science [moderne] qui a tort.&nbsp;\u00bb<sup data-fn=\"23442dbe-5fb3-4107-a516-feee90ad6a8e\" class=\"fn\"><a href=\"#23442dbe-5fb3-4107-a516-feee90ad6a8e\" id=\"23442dbe-5fb3-4107-a516-feee90ad6a8e-link\">2<\/a><\/sup>. Weil refuse le naturalisme qui \u00e9carte de son ontologie tout surnaturel, au nom d\u2019un donn\u00e9, \u00e0 savoir le d\u00e9sir du bien en tout \u00eatre humain. L\u2019universelle pr\u00e9sence de ce d\u00e9sir semble un postulat optimiste, mais Weil le pense comme un donn\u00e9 ontologique. Quoiqu\u2019il en soit, la reconnaissance de cet \u00e9lan vers le bien permet de proposer un humanisme pour lequel un \u00eatre humain n\u2019est pas mu simplement par la n\u00e9cessit\u00e9 naturelle ou son int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il faut remarquer que le sacr\u00e9 se reconnait d\u2019abord dans le refus de la souffrance injuste. On reconna\u00eet le motif de la souffrance comme p\u00e9dagogie morale et spirituelle, Weil sanctifiant au passage la violence du ch\u00e2timent judiciaire pour permettre aux criminels de retrouver en eux cette soif impersonnelle de justice. Le sacr\u00e9 est donc \u00e0 retrouver d\u2019abord sous la forme de la plainte face \u00e0 l\u2019injustice et face au malheur, comme une atteinte au d\u00e9sir du bien, du vrai et du beau. Ou plut\u00f4t, une fois bien comprise, la plainte face \u00e0 l\u2019injustice v\u00e9cue douloureusement r\u00e9v\u00e8le sa condition de possibilit\u00e9&nbsp;: le d\u00e9sir impersonnel, universellement pr\u00e9sent, du bien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les cons\u00e9quences politiques sont alors une critique (bien connue) de la d\u00e9shumanisation capitaliste du travail en usine et aux champs, travail qui emp\u00eache la culture du d\u00e9sir du bien puisqu\u2019il n\u2019offre ni le temps, ni l\u2019espace, pour la m\u00e9ditation, l\u2019attention et la compassion, et qu\u2019il exclut par l\u00e0 l\u2019amour. L\u2019institution des droits humains depuis 1789 ne permet pas non plus de pr\u00e9server le sacr\u00e9 de l\u2019humain puisque les droits humains conjuguent l\u2019individualisme et le recours \u00e0 la force pour les faire respecter. Toute g\u00e9n\u00e9alogie des droits humains les reliant au christianisme ne fait que rapporter ces droits \u00e0 une matrice romaine et non v\u00e9ritablement chr\u00e9tienne, au sens de conforme \u00e0 la parole de J\u00e9sus de Nazareth. Prise dans le second conflit mondial, Weil appelle donc \u00e0 une politique bien diff\u00e9rente de celle qui sera promue ensuite, et qu\u2019elle n\u2019a pas connue. Pour elle, seules des institutions ayant explicitement pour objectif la pr\u00e9servation du sacr\u00e9, \u00e0 savoir le refus de la souffrance injuste et la culture de l\u2019amour doivent organiser la vie collective humaine. La question des droits humains devient seconde sinon secondaire, comme y insistera longuement la premi\u00e8re partie de <em>L\u2019enracinement<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">L\u2019absence de v\u00e9ritable pluralisme moral<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019exigence \u00e9thique est des plus \u00e9lev\u00e9es. Reste que le refus de la primaut\u00e9 des droits pour structurer un ordre juridique et politique au nom de la primaut\u00e9 \u00e0 accorder aux demandes de justice de la part des victimes de souffrances injustes conduit Weil \u00e0 d\u00e9fendre un perfectionnisme moral et politique insensible \u00e0 la pluralit\u00e9 morale. En effet, Weil expose un unique mode de vie parfait ou id\u00e9al. On peut l\u00e9gitimement s\u2019inqui\u00e9ter que les droits humains soient parfois compris comme la promotion d\u2019un mode de vie individualiste voire capitaliste, sous la forme d\u2019une obsession pour la d\u00e9fense de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e oppos\u00e9e \u00e0 toute solidarit\u00e9 par exemple. Pourtant, une partie de leur justification vient de la garantie qu\u2019il offre pour un certain pluralisme dans les conceptions du bien, \u00e0 rebours de toute imposition \u00e0 toute une population d\u2019une \u00e9thique, notamment religieuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On retrouve aussi le monisme perfectionniste de Weil dans son texte programmatique <em>R\u00e9flexions sur les causes de la libert\u00e9 et de l\u2019oppression sociale<\/em> o\u00f9 elle pr\u00e9sente un id\u00e9al de vie humaine unique&nbsp;: le travail m\u00e9thodique o\u00f9 la pens\u00e9e contr\u00f4le parfaitement les fins et les moyens tout autant que le corps, la mati\u00e8re et la coordination avec les autres. Ce qui l\u2019am\u00e8ne, comme Platon, \u00e0 vouloir l\u00e9gif\u00e9rer sur les arts pour limiter leur cr\u00e9ativit\u00e9 si elle d\u00e9vie de l\u2019ordre perfectionniste promu<sup data-fn=\"48df2cb0-e939-49b0-bda1-8cf1a4a7a26d\" class=\"fn\"><a href=\"#48df2cb0-e939-49b0-bda1-8cf1a4a7a26d\" id=\"48df2cb0-e939-49b0-bda1-8cf1a4a7a26d-link\">3<\/a><\/sup>. Le refus du pluralisme moral est aussi pr\u00e9sent dans la conclusion de <em>L\u2019enracinement<\/em> o\u00f9 l\u2019ob\u00e9issance consentie au travail physique et \u00e0 la mort est magnifi\u00e9e comme unique bonne mani\u00e8re de vivre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De m\u00eame, dans sa correspondance, Weil insiste sur l\u2019id\u00e9al d\u2019un contr\u00f4le de soi pr\u00e9sent\u00e9 comme ce qui doit \u00eatre l\u2019essentiel pour qu\u2019une vie ait de la valeur. Dans une lettre \u00e0 son ancienne \u00e9l\u00e8ve Simone Gibert dat\u00e9e de mars 1935, Weil explique pourquoi elle se d\u00e9sint\u00e9resse de l\u2019amour&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La tentation de chercher \u00e0 conna\u00eetre l\u2019amour [\u2026] je l\u2019ai \u00e9cart\u00e9e en me disant qu\u2019il valait mieux pour moi ne pas risquer d\u2019engager toute ma vie dans un sens impossible \u00e0 pr\u00e9voir avant d\u2019avoir atteint un degr\u00e9 de maturit\u00e9 qui me permette de savoir au juste ce que je demande en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 la vie, ce que j\u2019attends d\u2019elle.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le perfectionnisme n\u2019est donc pas un individualisme raffin\u00e9 ou esth\u00e8te. Il faut reconna\u00eetre qu\u2019il admet une certaine pluralit\u00e9 de formes de vie mais \u00e0 condition qu\u2019elles exemplifient toutes le contr\u00f4le de soi par la pens\u00e9e et une volont\u00e9 disons farouche orient\u00e9e par la valorisation du travail et l\u2019horizon de la mort. Et cette pens\u00e9e qui domine la vie, cette ma\u00eetrise de soi donc, n\u2019est jamais d\u00e9sordonn\u00e9e au sens litt\u00e9ral, car elle doit retrouver un donn\u00e9 qui l\u2019oriente et la r\u00e9gule&nbsp;: le d\u00e9sir du bien pr\u00e9sent en chaque \u00eatre humain, d\u00e9sir qui peut devenir acceptation de son sort, de sa mort, puisque tout est entre les mains de Dieu. Le c\u0153ur du perfectionnisme de Weil promeut la domination de la vie et de la mati\u00e8re par une volont\u00e9 qui re\u00e7oit sa motivation du bien (interpr\u00e9t\u00e9 de plus en plus religieusement au fil des ann\u00e9es).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De la th\u00e9orie du sacr\u00e9 de Weil d\u00e9coulent deux mouvements peu compatibles qui expliquent les forces et les faiblesses de sa r\u00e9flexion. D\u2019une part, elle s\u2019attache \u00e0 retrouver les traces les plus humbles mais aussi les plus importantes de profanation du sacr\u00e9 en chaque \u00eatre humain. Elle amorce ainsi une anthropologie philosophique structur\u00e9e par le bas, par le cri de la souffrance injuste. D\u2019autre part, le sacr\u00e9 \u00ab&nbsp;ineffa\u00e7able au c\u0153ur de l\u2019homme&nbsp;\u00bb est une trace du bien, bien qu\u2019apparemment Weil a su, au moins en partie, contempler puisqu\u2019elle semble, dans <em>La personne et le sacr\u00e9<\/em>,suivre une intuition toute mystique pour tracer le programme d\u2019une r\u00e9forme politique conforme \u00e0 ce bien. Elle a par ailleurs t\u00e9moign\u00e9 de diverses exp\u00e9riences mystiques personnelles de r\u00e9v\u00e9lation sur le sens sacr\u00e9 de la souffrance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les pr\u00e9misses d\u2019une anthropologie philosophique par le bas sont donc trop rapidement recouvertes par une m\u00e9taphysique du bien d\u2019inspiration platonicienne et surtout chr\u00e9tienne. Cette m\u00e9taphysique sp\u00e9cifique est associ\u00e9e \u00e0 une \u00e9pist\u00e9mologie morale tr\u00e8s optimiste puisque Weil semble assumer une connaissance suffisante du bien afin de justifier la critique des droits et de l\u2019organisation sociale, \u00e9conomique et politique tout en proposant de restructurer les institutions autour de la culture du travail, de l\u2019attention et de la compassion \u2013 de la charit\u00e9 en somme.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Le risque de l\u2019impuissance<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On peut en un sens s\u2019inqui\u00e9ter des trop courts d\u00e9veloppements de Weil sur l\u2019organisation des communaut\u00e9s humaines, au moins dans <em>La personne et le sacr\u00e9<\/em> car <em>L\u2019enracinement<\/em> est beaucoup plus prolixe. Mais en r\u00e9alit\u00e9, elle en dit d\u00e9j\u00e0 beaucoup trop. En proposant d\u2019abolir la primaut\u00e9 des droits humains dont la d\u00e9rive individualiste n\u2019offre pas de garantie pour une vie bonne en soci\u00e9t\u00e9, elle indique le besoin d\u2019une politique moniste du bien. Weil a conscience que des changements radicaux, notamment dans l\u2019organisation \u00e9conomique du travail, sont n\u00e9cessaires pour une vie plus respectueuse du sacr\u00e9. Mais on se demande bien comment une politique de la charit\u00e9 qui suppose le refus de la force et du droit peut avoir une quelconque chance de promouvoir la justice.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Weil admettrait probablement cette impasse \u00e0 combattre la puissance qui structure toutes les interactions sociales. Seule sa confiance dans l\u2019\u00e9puisement, m\u00eame lointain, du syst\u00e8me capitaliste mis en avant dans <em>R\u00e9flexions&#8230;<\/em> et sa confiance en une providence capable de r\u00e9volutionner la vie humaine mieux que toute r\u00e9volution violente semblent justifier le refus d\u2019un engagement r\u00e9volutionnaire. Son pacifisme appara\u00eet tr\u00e8s clairement dans ses premi\u00e8res r\u00e9flexions sur la guerre, d\u00e8s 1933. Mais m\u00eame quand elle a reconnu l\u2019impuissance du pacifisme et a accept\u00e9 la guerre pour combattre le fascisme, elle continuera de refuser d\u2019accorder \u00e0 la violence destructrice de vies humaines un r\u00f4le positif ou constructif, au-del\u00e0 de sa fonction protectrice et d\u00e9fensive<sup data-fn=\"37c826df-d5f9-4944-9d27-d881a0e46c67\" class=\"fn\"><a href=\"#37c826df-d5f9-4944-9d27-d881a0e46c67\" id=\"37c826df-d5f9-4944-9d27-d881a0e46c67-link\">4<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comment comprendre une telle r\u00e9ticence alors m\u00eame que la souverainet\u00e9 de la force en mati\u00e8re sociale et politique est reconnue et para\u00eet invalider toute autre moyen d\u2019action&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la fin de <em>L\u2019enracinement<\/em>, Weil critique la conception volontariste de la providence divine. La pr\u00e9sence de Dieu et donc du bien dans le monde semble souvent t\u00e9nue. Mais ce n\u2019est pas r\u00e9ellement un probl\u00e8me. On imagine parfois que Dieu devrait intervenir pour corriger les maux de l\u2019histoire humaine. Ce fantasme d\u2019un dieu interventionniste, faiseur de miracles, est profond\u00e9ment anthropomorphique et constitue une erreur dramatique.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le bien qu\u2019il est donn\u00e9 \u00e0 l\u2019homme d\u2019observer dans l\u2019univers est fini, limit\u00e9. Essayer d\u2019y trouver une marque de l\u2019action divine, c\u2019est faire de Dieu lui-m\u00eame un bien fini, limit\u00e9. C\u2019est un blasph\u00e8me.<sup data-fn=\"a8c910de-9b96-4291-a455-e5f527074526\" class=\"fn\"><a href=\"#a8c910de-9b96-4291-a455-e5f527074526\" id=\"a8c910de-9b96-4291-a455-e5f527074526-link\">5<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019affirmation est \u00e9trange pour qui a lu <em>La personne et le sacr\u00e9<\/em>&nbsp;: le sacr\u00e9 du d\u00e9sir du bien en chaque personne est pourtant d\u00e9crit comme trace du bien absolu, trace de Dieu donc. Est-ce un blasph\u00e8me de le dire&nbsp;? On commence \u00e0 comprendre que Weil peine \u00e0 articuler sa description de la condition humaine et sa foi ou ses id\u00e9aux et que cela affecte sa r\u00e9ponse \u00e0 la souffrance injuste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans une lettre \u00e0 Maurice Schumann de d\u00e9cembre 1942, Weil confie son incompr\u00e9hension et sa douleur lorsqu\u2019elle tente de penser le mal d\u2019un monde cr\u00e9\u00e9 par un dieu bon.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019\u00e9prouve un d\u00e9chirement qui s\u2019aggrave sans cesse, \u00e0 la fois dans l\u2019intelligence et au centre du c\u0153ur, par l\u2019incapacit\u00e9 o\u00f9 je suis de penser ensemble, dans la v\u00e9rit\u00e9, le malheur des hommes, la perfection de Dieu et le lien entre les deux.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Du point de vue de Dieu, le bien de l\u2019univers est sup\u00e9rieur au mal qui semble \u00eatre une n\u00e9cessit\u00e9 qui n\u2019annule pas le bien de l\u2019univers pris comme un tout. Du point de vue de Dieu, il n\u2019y a rien \u00e0 corriger dans l\u2019univers, aucun changement du cours des choses n\u2019a de justification, et les \u00eatres humains devraient apprendre \u00e0 ne pas vouloir eux-m\u00eames utiliser leurs forces pour modifier l\u2019ordre social et politique. Le cri face \u00e0 la souffrance injuste ne doit donc pas initier une r\u00e9volte qui chercherait \u00e0 changer l\u2019histoire. Pour qui conna\u00eet le bien, pour qui a part au mysticisme, il est clair que la confiance en la providence doit suffire comme philosophie de l\u2019histoire. Cela ne signifie pas qu\u2019il ne faut pas agir, mais simplement que l\u2019action doit se concentrer sur la r\u00e9activation des enracinements, des liens, \u00e0 partir d\u2019un retour au travail physique libre car lucidement maitris\u00e9 compl\u00e9t\u00e9 par une attitude de charit\u00e9 au sens christique, le tout loin de tout projet r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Face \u00e0 l\u2019objection d\u2019impuissance que ce consentement \u00e0 l\u2019ordre providentiel du monde implique, Weil pourrait r\u00e9pondre que le mal se combat mieux s\u2019il est pris \u00e0 la racine par la compassion, la charit\u00e9 et la m\u00e9ditation silencieuse permettant ensuite de faire le bien. Weil ajouterait que les id\u00e9aux de libert\u00e9 et d\u2019\u00e9galit\u00e9 ne peuvent se soutenir par les moyens de la force, de la hi\u00e9rarchie et de la domination qu\u2019implique toute revendication radicale des droits passant par une organisation militaire ayant recours \u00e0 la violence meurtri\u00e8re. D\u2019o\u00f9 cette attitude religieuse d\u2019acceptation qui repose sur un myst\u00e8re, celui de la participation \u2013 au sens platonicien \u2013 du monde \u00e0 la providence divine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette r\u00e9ponse est insatisfaisante non en ce qu\u2019elle reconduit \u00e0 un myst\u00e8re, l\u2019articulation de l\u2019humain et du divin, mais en ce qu\u2019elle n\u2019est pas du tout \u00e0 la hauteur du probl\u00e8me de la souffrance injuste qu\u2019il faut chercher, sinon \u00e0 \u00e9radiquer, au moins \u00e0 drastiquement limiter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u2019une part, l\u2019efficacit\u00e9 de la charit\u00e9 pour produire plus de bien et de justice est conditionnelle.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si l\u2019on dit \u00e0 quelqu&rsquo;un qui soit capable d\u2019entendre&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce que vous me faites n\u2019est pas juste&nbsp;\u00bb, on peut frapper et \u00e9veiller \u00e0 la source l\u2019esprit d\u2019attention et d\u2019amour. Il n\u2019en est pas de m\u00eame de paroles comme&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai le droit de &#8230;&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Vous n\u2019avez pas le droit de &#8230;&nbsp;\u00bb&nbsp;; elles enferment une guerre latente et \u00e9veillent un esprit de guerre.<sup data-fn=\"bcdcb018-57e2-461f-981c-79bc985dff7a\" class=\"fn\"><a href=\"#bcdcb018-57e2-461f-981c-79bc985dff7a\" id=\"bcdcb018-57e2-461f-981c-79bc985dff7a-link\">6<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il existe donc une condition pour que l\u2019attention et l\u2019amour soient fructueux&nbsp;: que la personne objet de l\u2019attention et de l\u2019amour soit r\u00e9ceptive aux puissances transformatrices de ces attitudes cherchant \u00e0 encourager le d\u00e9sir du bien. La question \u00e9vidente est alors&nbsp;: que faire si elle n\u2019est pas r\u00e9ceptive&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">M\u00eame en postulant un d\u00e9sir du bien en chaque \u00eatre humain, la situation de l\u2019individu peut le rendre non r\u00e9ceptif provisoirement, rendant inefficace toute action de charit\u00e9. Le dispositif de r\u00e9ponse au mal pr\u00e9sent\u00e9 par Weil se condamne alors \u00e0 l\u2019impuissance. Ainsi accul\u00e9e, Weil invoque alors la gr\u00e2ce&nbsp;: \u00ab&nbsp;ce qui, \u00e9tant indispensable au bien, est impossible par nature, cela est toujours possible surnaturellement&nbsp;\u00bb (p. 59). Mais la pr\u00e9sence de la gr\u00e2ce semble souvent beaucoup trop timide et elle ne r\u00e9sout rien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u2019autre part, il existe une autre condition \u00e0 l\u2019attitude propos\u00e9e par Weil&nbsp;: si la lutte non violente a une chance de r\u00e9ussir pour diminuer la souffrance injuste, alors nous serons patients et esp\u00e8rerons que le monde changera. Mais le probl\u00e8me est mal pos\u00e9. Penser ainsi l\u2019histoire et la providence, c\u2019est raisonner sur l\u2019humanit\u00e9 et non sur le concret. Weil qui s\u2019insurgeait que l\u2019on puisse faire la guerre pour des mots et des abstractions vides (la nation, le communisme, etc.) propose de ne pas la faire au nom d\u2019autres mots et d\u2019autres abstractions&nbsp;: l\u2019effondrement un jour lointain du capitalisme ou l\u2019esp\u00e9rance religieuse mieux r\u00e9alis\u00e9e, plus tard\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-media-text has-media-on-the-right is-stacked-on-mobile\" style=\"grid-template-columns:auto 25%\"><div class=\"wp-block-media-text__content\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si le mal contemporain est \u00e0 combattre, et Weil l\u2019a combattu en s\u2019associant \u00e0 la colonne Durrutti en Espagne et \u00e0 la France libre de Londres, cela suppose de s\u2019opposer frontalement, tr\u00e8s violemment m\u00eame, \u00e0 celles et ceux qui feront tout pour que ses conditions ne soient pas r\u00e9alis\u00e9es. Cette violence d\u00e9fensive ne suffit cependant pas, il faut aussi qu\u2019elle soit efficace. Il est difficile d\u2019imaginer un ordre social sans affrontement interne \u2013 des dissidences, des s\u00e9cessions, une lutte des classes \u2013 ou externe \u2013 des pr\u00e9dations ou une pure volont\u00e9 de destruction. Weil le sait parfaitement et y insiste. Sa r\u00e9ponse est pourtant insatisfaisante. \u00c0 nouveau, elle \u00ab\u00a0\u00e9touffe\u00a0\u00bb la r\u00e9flexion par le bas sous une r\u00e9flexion par le haut o\u00f9 la providence d\u00e9tourne de l\u2019effort de transformation des conditions mat\u00e9rielles et politiques.<\/p>\n<\/div><figure class=\"wp-block-media-text__media\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"300\" src=\"https:\/\/aporia.ovh\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/weilEspagne.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-222 size-full\" srcset=\"https:\/\/aporia.ovh\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/weilEspagne.jpg 300w, https:\/\/aporia.ovh\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/weilEspagne-150x150.jpg 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\">***<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lire <em>La personne et le sacr\u00e9<\/em> nous pose donc la d\u00e9licate question des moyens et des fins. Cette question traverse tout appel \u00e0 un renouv\u00e8lement collectif par un amour refusant la force, projet que l\u2019on retrouve dans l\u2019anarchisme chr\u00e9tien \u2013 expression que Weil n\u2019aurait pas admise pour d\u00e9signer son \u0153uvre mais dont elle semble tr\u00e8s proche. Sur refus de la violence au nom de la charit\u00e9 ne peut produire de progr\u00e8s quant \u00e0 la justice. On ne peut esquiver le moment de l\u2019affrontement pour r\u00e9sister au mal actuel \u2013 et Weil ne l\u2019a pas totalement esquiv\u00e9, mais elle peine \u00e0 le penser. Bien s\u00fbr, un tel usage de la violence de reconqu\u00eate \u2013 reprendre le contr\u00f4le de sa vie avec d\u2019autres \u2013 et de stabilisation \u2013 produire du droit pour conjurer la violence sans limite \u2013 semble entrer en contradiction avec l\u2019objectif d\u2019une lutte plus morale, plus spirituelle et disons plus douce, contre tous les sacril\u00e8ges inflig\u00e9s au d\u00e9sir du bien. Pourtant, il est probable qu\u2019une \u00e9thique par le bas, \u00e0 partir du cri de la souffrance injuste, et sans pr\u00e9tention \u00e0 conna\u00eetre le bien, doive assumer cette n\u00e9cessit\u00e9 de la violence et le risque d\u2019un engrenage de violences sans mesure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Deux contradictions se font donc face&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>celle du refus de la force pour promouvoir le bien en \u00e9tant incapable de contenir le mal de la force souveraine en ce monde,<\/li>\n\n\n\n<li>celle de la violence pour \u00e9radiquer au moins certains maux tout en pr\u00f4nant un bien fait de compassion et de charit\u00e9 attentives aux cris de la souffrance injuste.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Weil n\u2019a pas su d\u00e9passer cette alternative insatisfaisante, mais qui en est capable&nbsp;?<\/p>\n\n\n<ol class=\"wp-block-footnotes\"><li id=\"b16b0548-eed8-4265-a247-56fd22d168d7\">p. 26. <a href=\"#b16b0548-eed8-4265-a247-56fd22d168d7-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 1\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"23442dbe-5fb3-4107-a516-feee90ad6a8e\">p.\u00a0307, de l\u2019\u00e9dition Gallimard. <a href=\"#23442dbe-5fb3-4107-a516-feee90ad6a8e-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 2\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"48df2cb0-e939-49b0-bda1-8cf1a4a7a26d\">p.\u00a0119 de l\u2019\u00e9dition Payot des <em>R\u00e9flexions<\/em>. <a href=\"#48df2cb0-e939-49b0-bda1-8cf1a4a7a26d-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 3\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"37c826df-d5f9-4944-9d27-d881a0e46c67\">Sur l\u2019\u00e9volution de Weil quant au pacifisme et \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de la guerre, voir le recueil <em>L\u2019Iliade ou le po\u00e8me de la force<\/em>, \u00e9d Rivages, 2014, et les tr\u00e8s utiles commentaires de Val\u00e9rie G\u00e9rard. <a href=\"#37c826df-d5f9-4944-9d27-d881a0e46c67-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 4\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"a8c910de-9b96-4291-a455-e5f527074526\">p.\u00a0353. <a href=\"#a8c910de-9b96-4291-a455-e5f527074526-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 5\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"bcdcb018-57e2-461f-981c-79bc985dff7a\"><em>La personne et le sacr\u00e9<\/em>, p. 54. <a href=\"#bcdcb018-57e2-461f-981c-79bc985dff7a-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 6\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><\/ol>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans La personne et le sacr\u00e9, r\u00e9dig\u00e9 \u00e0 Londres en 1943, la notion de sacr\u00e9 est utilis\u00e9e par Simone Weil dans son sens courant, sans v\u00e9ritable probl\u00e9matisation. Est sacr\u00e9 ce qui m\u00e9rite un respect absolu de par son lien au divin. 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